Equipe de France - Le 3-5-2 raté de Deschamps, l'Euro de Mbappé, les tensions après France-Suisse : l'analyse d'Eliaquim Mangala

Par Julien Castanheira
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L'analyse d'Eliaquim Mangala

L'analyse d'Eliaquim Mangala

On se retrouve, malheureusement, pour la dernière analyse d’Eliaquim Mangala pour MadeInFOOT. En effet, après 24 heures de recul pour digérer l’élimination des Bleus dès les huitièmes de finale aux tirs au but, l’international français nous livre ses impressions sur le match France-Suisse et les difficultés des Tricolores durant tout l’Euro. Une défense complètement absente, des tensions naissantes, des prestations décevantes… Mangala fait un constat clair et objectif sur l’Équipe de France. 


 

MadeInFOOT : Eliaquim, on a laissé un jour pour digérer l’élimination… Qu'as-tu pensé de ce 3-5-2 ?
Eliaquim Mangala : "Je savais que ça n’allait pas être un match facile. Surpris de ce système ? Oui et non. On parlait de ce système, c’était une possibilité mais je ne pensais pas que Didier Deschamps allait le faire. Il a fait un choix pour palier le fait qu’il n’y ait pas de latéral gauche disponible et pour pouvoir permettre à Griezmann d’être plus dans le coeur du jeu. Ça n’a pas marché, surtout en première période. On a vu un manque de repère, un milieu de terrain à la rue. Il y avait trop d’espaces entre les lignes. Quand tu as un 5-3-2, les 3 du milieux doivent bien coulisser ensemble. Même si Griezmann est un adepte des efforts défensifs, il a parfois mis du temps à revenir. Du coup, les Suisses avaient plus d’espaces pour attaquer et construire leur jeu. Parfois, les trois de derrière prenaient aussi du temps à monter, et laissaient des espaces dans le dos… C’était compliqué. Les phases de pressing n’étaient pas lancées correctement. Et quand tu prends un but, c’est encore plus difficile après. Le but n’a rien à voir avec le système par contre, mais le système n’a pas été concluant."

Tout le monde semblait perdu sur le terrain…
"Oui, tout le monde était passif. Ils avaient tous un temps de retard. Chacun se demandait si il devait y aller ou non. Et du coup tu es toujours en retard et ça offre des décalages partout…"

On avait l'impression de revoir le 3-5-2 raté de Laurent Blanc avec le PSG en 2016 face à Manchester City (Mangala était titulaire). As-tu eu cette impression ? 
"C’était un peu la même sensation, oui. Paris était perdu, là l’équipe de France c’était pareil. N’Golo Kanté, qui a un coffre énorme, n’a pas récupéré un ballon en première mi-temps. Ça prouve que c’était compliqué. En fait, ça manquait d’automatismes. Il n’y a pas eu assez de temps pour travailler le système."  

"Un peu facile de tirer sur Kylian Mbappé"

Malgré ces mauvais choix, la France se relève en deuxième mi-temps avec un système plus classique et mène 3-1 à la 80ème minute. Mais finalement, les Bleus se font rattraper. Comment expliquer la décompression après le troisième but inscrit par Pogba ?
"Tu es mené pendant le match, tu fais les efforts pour revenir, tu passes à deux doigts d’être K.O avec le pénalty et Hugo te sauve. À ce moment-là, le match change, c’est mental et plus une question de système. Tu peux voir la réaction : les Suisses sont touchés et les Français tout le contraire. On ressort mieux, il y a plus de mouvements, plus d’agressivité. En 20 minutes, tu mets trois buts, dont deux de Benzema en deux minutes. Après le troisième but, les Bleus ont tellement eu peur de sortir qu’il y a un relâchement car ils ont tout donné pour revenir. Derrière tu encaisses le deuxième but, tu te dis que tu peux gérer. Normalement, à 3-2 tu fermes et je n’ai pas vu ça. Ça a continué à jouer alors que non, il faut fermer ! On s’en fout des critiques, on n’est pas là pour faire le jeu. Il ne faut pas prendre de risque. Sur le but, il y a une perte au milieu de terrain, tes deux latéraux sont écartés car la France était en phase offensive. Il y a un bloc complètement explosé, et il y a la qualité suisse derrière. Ils jouent bien le jeu. Quand tu veux gérer un score, tu n’attaques pas comme ça, tu joues plus resserré pour ne pas perdre ce genre de ballons, les joueurs se projettent moins. Alors qu’à la perte de balle de Pogba, on voit l’inverse. Au final, tu te fais punir, la fatigue, les prolongations puis les tirs au but… Mais clairement, avec des joueurs qui ont autant d’expérience, tu ne peux pas revenir d’aussi loin après une mi-temps où tu étais à la rue et prendre deux buts comme ça… Ce moment entre le 3-1 et le 3-3 a été très mal géré !" 

À la télé, on a senti aucune réaction de l’équipe de France au moment du 3-2. As-tu eu cette impression ? 
"À 3-2, c’est une alerte. Si toi tu as pu revenir, ça veut dire que eux aussi ils peuvent revenir. Là on doit fermer et si on doit dégager, on dégage ! Ce n’est pas un problème. On ne va pas commencer à jouer à la « baballe » et c’est pourtant ce qu’on a vu."

Quarante huit heures après l’élimination, Kylian Mbappé est encore très critiqué concernant son Euro et son pénalty raté. Qu'en penses-tu ? 
"On dira que son Euro est raté car il n’a pas marqué de buts mais il a amené beaucoup de danger. Il a fait une passes décisive sur le but de Karim face à la Suisse. Quand tu t’appelles Mbappé, ce que tu représentes, le potentiel que tu as, on attend plus. Mais même lui attend plus de lui-même. Il sait qu’il peut et doit faire mieux. Mais de là à le blâmer à ce point… On en rajoute car il a raté son pénalty. C’est le joueur qui a le plus gros potentiel en Équipe de France, ça va être une épreuve pour lui mais ça va le faire grandir en tant qu’homme et en tant que joueur. Il reviendra encore plus fort et ça va lui servir pour la suite, que ce soit avec la sélection ou son club. Aujourd’hui, la France est éliminée, ça peut arriver. Il a tiré en dernier, on ne peut pas lui en vouloir. Mais ce n’est pas à cause de Mbappé que la France ne se qualifie pas. Les Bleus avaient le match en mains, c’est un peu facile de tirer sur lui car il a raté son tir au but."

Comment gérer la pression lorsque l’on doit tirer un tir au but ?
"C’est une question de mental, il faut le sentir ou ne pas le sentir et prendre ses responsabilités. Pour moi, c’est un exercice technique et mental. Tout le monde peut tirer un pénalty à l’entraînement ou dans son jardin. Mais quand tu arrives dans un stade, face à un gardien, un public et avec l’enjeu du match, tu peux être déstabilisé par l’enjeu ou l’adversaire. Et si mentalement tu n’y es pas, ta technique ne te sert plus à rien. Tu peux rater complètement, tu veux frapper plus fort car tu as peur, etc… C’est une question de décision. Il y a l’aspect technique, bien sûr, mais à ce niveau-là le mental prime."

"Quand tu perds, tout ressort..."

Il faut aussi parler des choix de Didier Deschamps. Sa liste des 26 n’est peut-être pas si bien construite, si ? 
"Je pense que sa liste est très bonne. Il y aura toujours des discussions par rapport à ça mais ce n’est pas sur la liste que je remettrais en cause l’équipe de France. Sur le poste de latéral gauche, il y a eu des blessures, c’est la faute à pas de chance. Moi ce qui m’a dérangé, c’est le fait de prendre trop de buts. On peut parler de beaucoup de choses, du système, des joueurs mais le constat est clair : tu encaisses trop de buts. Tu marques deux buts face au Portugal et tu ne gagnes pas le match, tu plantes trois buts face à la Suisse et tu n’arrives pas à gagner le match non plus. À ce niveau de la compétition… Ça veut dire que tu dois marquer combien de buts pour gagner un match ?! La solidité défensive et la défense font gagner des titres…"

Deschamps n’a pas été aidé par sa défense : Varane n’a pas été le plus performant, Lenglet se manque totalement face à la Suisse… 
"(Il coupe). Il n’a pas joué un match et il rentre dans un système à 3 derrière, c’est difficile ! Il se fait manger physiquement dans le duel sur le but par Seferovic. Mais le centre, Pavard laisse Züber centrer trop facilement. Pareil sur le centre pour le deuxième but, le Suisse n’est pas attaqué. Ça fait beaucoup ! Sur le troisième but, les Bleus sont désorganisés et sont contrés. Quand tu mènes 3-2, c’est toi qui doit jouer les contres ! Kimpembe se jette trop vite, il se fait avoir sur la feinte, et but. Cette discipline défensive qu’on a eu contre l’Allemagne, on l’a perdue… Enfin on ne l’a pas retrouvée sur le reste du tournoi."

Au final, la seule satisfaction de cet Euro est le retour convaincant de Karim Benzema chez les Bleus. Quel regard portes-tu sur son come-back ? 
"Il a répondu présent. Par rapport à l’EDF, c’est une satisfaction. Et c’est une satisfaction individuelle de voir le meilleur attaquant français en ce moment, et selon moi le meilleur attaquant du monde en activité. On a pu profiter de son jeu. Il a marqué des buts, il a produit du jeu, il a été performant. C’est une satisfaction. Sur le dernier match, on a vu une belle combinaison avec le trio Griezmann, Mbappé et Benzema. Karim a répondu présent, c’est une satisfaction et je suis content pour lui !"

Collectivement, on a l’impression que tout vole en éclat. Le groupe ne s’entendait visiblement pas. Est-ce que ça t’étonne ? 
"Ça, c’est facile. Quand tu perds, tout ressort alors qu’il y a toujours des prises de bec sur un terrain. Ce qui est dommage, c’est que la presse vient salir tout ça alors qu’il faut protéger le groupe. Il y a des choses qui font partie d’un groupe et qui doivent rester à l’intérieur. Les joueurs doivent digérer l’échec et il ne faut pas envenimer les disputes sur un terrain. Tu es moins bien, tu as la frustration, tu as un esprit de compétiteur… Il faut les laisser partir en vacances, ils sont déçus, aussi tristes que nous. Ils vont se remettre dans le droit chemin et reviendront avec de meilleures intentions."

Les rumeurs ne sortent pas par hasard, l’entourage, les agents…
"C’est simple, dès qu’il y a un échec, il y a des choses qui sortent. Si les Bleus avaient gagné, rien ne serait sorti. On cherche à créer des tensions. On ne sait pas si c’est vrai ou faux car on n’est pas dans le groupe. C’est normal qu’il y ait des malaises, tu as failli perdre 2-0, tu gagnes 3-1, tu es égalisé à 3-3 et tu perds le match aux tirs au but…"

"À l'image de l'Euro des Bleus, qui n'ont jamais réussi à dominer les matchs"

Deschamps a passé son temps avant la prolongation à discuter avec Paul Pogba. L’image renvoyée n’est pas forcément très bonne, non ?  
"Tu viens de te faire rattraper sur un match où tu menais 3-1. C’est inadmissible. À un moment donné, il y a un malaise, c’est logique. J’ai l’impression que Paul est le messager de Deschamps sur le terrain. Il lui parle souvent pour faire passer des messages au groupe. Peut-être qu’il a parlé à Paul pour envoyer un message au groupe ou des consignes tactiques… Pour Coman, c’est la même chose. C’est normal que le coach parle avec lui. Tu es en prolongations, le joueur a mal mais il a envie. C’est une chose, mais il faut savoir si c’est possible qu’il joue. On est en train de jouer une qualification, tu ne peux pas te permettre de jouer avec un joueur à 50%. Il faut se dire les choses clairement."

Le grand public peut ne pas comprendre les discussions avec Pogba et Coman à des moments cruciaux… 
"Pour le grand public, ça peut être difficile à comprendre mais tu es en fin de match, il y a la fatigue… Coman vient de rentrer, il veut faire la différence, il doit se dire qu’il va serrer les dents pour aider son équipe jusqu’à ce que ça pète. Mais à un moment donné, il revient sur le terrain, il ressaie et il abandonne. De toute manière, aucun joueur de foot ne joue à 100% physiquement dans la saison." 

On avait l’impression qu’il y avait un chaos chez les Bleus dans ces prolongations. Pourquoi Deschamps a pris autant de temps pour gérer ces choses-là ? 
"Ça fait partie des choses qu’il doit gérer. Il y a un ensemble d’éléments qu’il doit gérer à ce moment. C’était important de savoir dans quel état était Coman. Quand il y a la fatigue, les tensions arrivent souvent. Il faut vraiment comprendre le scénario du match : tu reviens de loin, tu es placé confortablement pour te qualifier, tu te fais reprendre… Individuellement, chacun d’eux est énervé.. Tout le monde est à fleur de peau, avec la fatigue. On peut dire que ça donne une mauvaise image mais si tu ne le vis pas, tu ne peux pas comprendre. Il faut vraiment vivre cette frustration. Tu es à la limite d’un côté comme de l’autre. Si ça peut être évité, tant mieux, mais tu es un être humain, tu veux aller au bout d’une compétition, tu es déçu et énervé du scénario du match et ça arrive… Ce n’est pas facile pour Deschamps qui doit gérer tout ça, mais ça arrive quand tu ne parviens pas à contrôler le match. C’est à l’image de l’Euro des Bleus, qui n’ont jamais réussi à dominer les matchs sauf face à l’Allemagne." 

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