Interview - Arnaud Souquet (Chicago Fire) : "C'est plus que du football, c'est un projet de vie" (exclu MadeIn)

Par Julien Castanheira
21 min de lecture
Arnaud Souquet (Chicago Fire)

Arnaud Souquet (Chicago Fire)

15 heures en France, 8 heures à Chicago. Depuis un peu plus de trois mois, Arnaud Souquet s’est mis à l’heure américaine mais n’oublie pas de penser aux Français lorsqu’il s’agit de boucler une interview. Expatrié aux Etats-Unis depuis la fin du mois de janvier, suite à son départ du MHSC pour le Chicago Fire (MLS), le latéral droit de 31 ans s’est très vite adapté à sa nouvelle vie et nage en plein bonheur. Très heureux de vivre son rêve américain, l’ancien de Nice savoure ses premiers mois au pays de l’Oncle Sam avec sa petite famille. Les ingrédients de sa réussite rapide dans la ligue américaine. 

MadeInFOOT : Arnaud, ça fait presque trois mois que tu es arrivé aux Etats-Unis, et plus précisément à Chicago. Est-ce suffisant pour prendre ses marques dans une telle ville ? 

Arnaud Souquet : J’ai encore besoin de m’adapter ! Le temps est très variable ici, ce n’est pas la meilleure saison. Ils disent que l’été, c’est vachement agréable. On a encore des températures très fraîches ! Mais surtout, la ville est tellement grande puisque c’est la 3ème ville des Etats-Unis. Je n’ai pas encore eu le temps de faire trop le tour. On prend nos marques petit à petit avec ma famille. On va dans des petits restaurants, on se sent un petit peu mieux au fil des jours. 

Vas-tu dans les coins français de Chicago ? 

Il y a un coin français, c’est plus au Nord de la ville, mais nous dans l’idée on voudrait vraiment rester dans la culture américaine. Prendre la langue, s’habituer plus facilement et rester avec des gens qui parlent uniquement anglais. Il y a une petite communauté de Français qui existe, on ne l’a pas encore rencontrée. On s’adapte à la nourriture, à la culture qui est différente. Mais la grosse différence avec la France, c’est le prix. On suit l’actualité, on voit l’inflation et ce qu’on vit en France, mais ici c’est très cher ! Ça dépend aussi de l’endroit où tu es aux Etats-Unis. À Chicago, la ville coûte cher pour y vivre donc on le ressent au niveau des prix dans les magasins.  

"La MLS ? Un vrai show à l’américaine" 

L’adaptation, en tout cas, se passe bien sur le terrain. Tu es titulaire à Chicago (10 matchs joués), dans une équipe qui ambitionne de disputer les play-offs à la fin de la saison…  

C’est plutôt pas mal oui ! Chicago a envie de disputer les play-offs comme beaucoup d’équipes dans la ligue. On est encore au début de saison mais on se rend compte qu’on a perdu quelques points dans des matchs qu’on menait. Il y a l’ambition de jouer les play-offs car on a un propriétaire qui fait l’effort de construire quelque chose de beau, avec une équipe cohérente, qui a envie de mettre de l’argent. Il y a un centre d’entraînement qui va arriver courant 2024. Pour valider le projet au niveau de la hiérarchie, il faudrait qu’on arrive à accrocher les play-offs et pourquoi pas faire un parcours en coupe (Chicago vient de gagner son 16ème de finale de coupe dans la nuit de mardi à mercredi, ndlr). Après, il reste beaucoup de matchs, je découvre encore le championnat, il y a des équipes et des joueurs que je ne connais pas.  

Qu’est ce qui différencie vraiment la MLS de la Ligue 1 ? 

La grosse différence, ce sont les déplacements ! C’est minimum 2h30 de vol et en plus il faut ajouter le décalage horaire ! L’ambiance est incroyable, le style de vie est différent, le style de jeu est propre aux Etats-Unis. C’est complètement différent de l’Europe et il faut de l’adaptation. Mais c’est vraiment un show à l’américaine, ils savent faire le show sur la NBA, le Baseball, le football américain et ils font pareil sur le soccer. 

Sur ces 10 matchs, tu as déjà distribué trois passes décisives. Tes qualités sont bien mises en avant sur ce championnat : centre, espace pour attaquer le couloir, répétition des efforts… 

Il m’a fallu un petit peu de temps pour prendre le rythme des Etats-Unis. Même si j’ai pu me préparer à Montpellier avant de partir, le rythme était différent quand je suis arrivé. Chicago m’a laissé le temps de bien me préparer. Pour l’instant, en terme de statistiques, c’est plutôt pas mal. C’est ce que j’aime bien faire : mettre des bons centres, faire des passes décisives. Mais il n’y a pas que ça, en France j’avais aussi des espaces. Des fois, une passe décisive ne tient pas à grand chose. Il suffit que l’attaquant marque sur tes passes pour que ta saison change complètement en terme de statistiques. J’espère que ça va durer, je me sens bien, ça se voit sur le terrain et c’est important.  

Dernièrement, tu as failli aussi marquer l’un des buts de l’année ! Est-ce une habitude pour toi de marquer des buts exceptionnels (il avait marqué un superbe but contre Lyon avec Montpellier en août 2019) ?

(Rires) C’est vrai que j’ai failli mettre un super but. Ça ne s’est pas fait, c’est dommage, ça ne s’est pas joué à grand chose. Ça aurait été beau que ça rentre, ça aurait fait parler un peu et fait de la pub pour la franchise. C’est un petit plus. J’espère qu’on fera la meilleure saison possible pour accrocher les play-offs. J’ai vraiment envie de les jouer ici. Je les ai connus en Belgique mais j’ai envie de les joueur ici. Ça n’a vraiment rien à voir je pense.  

D’ailleurs, comment Chicago t’a convaincu de les rejoindre ?

Il y avait d’autres franchises et d’autres clubs, pas que les Etats-Unis. Mais il y avait aussi le projet de vie. Quand j’ai eu Chicago au téléphone, l’idée était de leur dire que c’était plus que du foot. C’était un changement de vie. J’ai ma femme, mes enfants, je ne suis pas tout seul à partir donc ça fait beaucoup de changements depuis l’Europe. Je voulais voir tout ça avec eux. Il y a le projet qu’ils m’ont donné, ils ont fait un effort pour l’investissement, moi aussi j’ai accepté de baisser un petit peu (son salaire, ndlr) pour pouvoir venir. Et c’est sûr que le projet de vie, de vivre aux Etats-Unis, m’a toujours attiré. J’avais envie de découvrir le championnat ! Maintenant, ça commence à être compliqué de rentrer dans la ligue. On est plus trop dans l’idée de faire rentrer des joueurs assez vieux en MLS. Ça deviendra de plus en plus compliqué de signer aux Etats-Unis en fin de carrière, hormis les tops tops joueurs. 

À quel point l’aspect familial a-t-il été important dans ton choix de carrière ? 

C’est avec ta famille que tu es le plus proche ! Quand tu n’es pas dans ta ville natale ou que tu n’as pas tes parents à côté de toi, tu ne peux pas dire : « je vais ramener mes parents ». On ne les a pas à Chicago, il faut vivre avec. Je suis très heureux de pouvoir partager et de voir grandir mes enfants. Mais je pense aussi que c’est ce qu’il te fait arrêter plus tard car tu as envie de profiter, de continuer à les voir grandir car tu es toujours en déplacement. Moi j’ai ma femme qui travaille aussi, donc c’était une situation particulière en France. On part aux Etats-Unis, dans une ville qu’on ne connait pas, on ne connait personne. Tu parles anglais mais quand tu arrives ici tu te rends compte que tu ne parles pas si bien anglais que ça. Ça se travaille. Mes filles sont petites donc c’était plus facile de partir mais je leur change un cadre de vie où elles se sentaient bien. Elles sont en âge de comprendre, elles arrivent dans un pays où elles ne comprennent rien à la langue donc il faut les mettre à l’école. C’est donc important d’être bien chez toi, que ta famille se sente bien, pour ensuite être performant sur le terrain. Si aujourd’hui je suis performant sur le terrain, c’est parce que j’ai privilégié aussi le fait que ma famille se sente bien, que tout va bien. Et après tu as la tête concentrée sur le foot… 

On comprend pourquoi certains joueurs ont besoin d’un temps d’adaptation…

C’est pour ça aussi que bouger, parfois, ce n’est pas facile et même en Europe ! Quand tu changes de championnat, il y a des joueurs qui s’adaptent très vite et d’autres non. Je vais prendre un exemple : Messi quand il vient au PSG, la première année ce n’est pas forcément le grand Messi car tu le changes de cadre de vie, de ses habitudes, plein de choses. Il faut laisser du temps aux gens et malheureusement dans le foot il n’y a pas ce temps-là. Il y a très peu de clubs qui acceptent de laisser du temps, de te laisser grandir. Par exemple, ici aux Etats-Unis, l’administratif c’est une galère, c’est très compliqué, ça fait partie de la phase d’adaptation. 

"Beaucoup de gens pensent que tu pars en retraite quand tu vas en MLS et que c’est tranquille… C’est faux !"

Comment s’est passé ton arrivée aux Etats-Unis, et donc ton départ de Montpellier ?  Le MHSC a fait un joli geste en te laissant partir à six mois de la fin de ton contrat afin de te permettre de vivre cette incroyable expérience.

La saison qu’on a vécu avec Montpellier aurait pu être différente. Même pour moi en terme de contrat si on avait été meilleurs, ça aurait pu jouer aussi. Je peux comprendre aussi que le club n’a pas voulu prendre le risque de re-signer un joueur et de se retrouver potentiellement en Ligue 2 avec 3 ou 4 joueurs au même poste. Montpellier ne peut pas se permettre d’avoir 3 joueurs au même poste. Le Président Nicollin sait ce que je pense de lui, l’ensemble du staff et l’administratif aussi. Je les ai beaucoup remerciés de m’avoir laissé partir car ils auraient pu demander un peu d’argent pour mes six derniers mois de contrat et ils n’ont pas bloqué. Ils ont compris aussi que c’était un projet de vie. C’est vraiment quelque chose qui dépasse le football. Dans le futur on verra comment ça se passe. J’étais bien attaché à Montpellier, ma femme y travaillait, j’ai encore ma maison. On sait jamais ce qu’il peut se passer dans le futur. On reste en contact. Je suis très heureux d’ailleurs que le club se soit maintenu car je sais tout l’investissement que le Président peut avoir et les joueurs aussi. Ça me faisait mal au coeur de voir le club dans la situation dans laquelle on était. Je suis très content qu’ils aient pu se sauver, qu’ils puissent préparer la saison prochaine de la meilleure façon possible pour éviter les mêmes erreurs de cette année. On a la chance d’avoir à la tête de ce club quelqu’un qui fait attention, qui aime beaucoup ses joueurs et son club et je pense que c’est important. 

Avais-tu une idée du niveau de la MLS avant d’arriver et qu’en penses-tu désormais après ces quelques semaines passées ici ? 

Je n’avais pas une idée précise du niveau car il faut se coucher très tard pour regarder la MLS quand on est en France (rires). J’avais besoin d’informations, j’ai réussi à en avoir par différents acteurs de la ligue. Beaucoup de gens pensent que tu pars en retraite quand tu vas en MLS et que c’est tranquille… C’est faux ! Ça court beaucoup, il y a beaucoup de sprints, ça part dans tous les sens. J’ai joué pas mal de matchs de Ligue 1, j’ai joué des matchs de coupe d’Europe, je me suis dit : « on va voir, je me doute qu’il va y avoir du rythme mais c’est peut-être pas comme la Ligue 1 ». Et quand je suis arrivé, je me suis rendu compte que c’était très particulier ! Il y a très peu de 0-0 en championnat, c’est beaucoup d’attaque-défense, ça sprinte beaucoup. Il y a beaucoup de courses à haute intensité et moins de phase de possession qu’en Europe. C’est un football avec de l’attaque, du spectacle, des buts. Si tu gagnes 5-4, c’est génial ! La Ligue a voulu changer l’image de la MLS : « je suis en fin de carrière c’est tranquille », ça ne leur plaisait pas. 

Aux Etats-Unis, il y a une toute autre culture autour du football. Ce n’est pas dur, déjà, d’arrêter de faire du foot pour faire du « soccer » ? 

Franchement, je n’y pense pas ! (Rires) Ils n’utilisent pas tant que ça le mot « soccer ». Le soccer est plus récent, ça part de plus loin en terme d’engouement mais ils essaient de construire quelque chose. Je pense que la Coupe du Monde 2026 va leur faire beaucoup de bien et beaucoup de pubs.

Tu as connu la France et la Belgique. Le contraste doit être énorme en terme d’infrastructure, de dimension, d’entraînement… 

Le propriétaire a investi 90 millions de dollars pour construire le nouveau centre d’entraînement avec l’aide de la ville. Ils ont mis beaucoup d’argent, ce sera pour l’an prochain. Ce sera vraiment démesuré. Mais au niveau de l’équipement et du staff, c’est vraiment à l’américaine ! Il y a beaucoup de monde mais ils attendent des résultats. En terme d’infrastructure, de staffs, c’est digne des gros clubs européens. 

"Dans le vestiaire, on a le « Wall of Fame » avec les meilleurs buteurs et passeurs du club"

Tu as notamment joué dans l’incroyable Mercedes-Benz Stadium.  Quel est ton ressenti ? Est-ce le plus beau stade que tu as jamais vu ?  

C’est un très beau stade, mais son seul problème c’est que c’est une pelouse synthétique (rires) ! C'est dommage de faire un stade qui coûte des centaines de millions de dollars et mettre un synthétique dedans. Le club d'Atlanta partage le stade avec le football américain. Et si le football américain préfère le synthétique, ce sera du synthétique... Mais pour la Coupe du Monde ils vont le mettre en herbe. Donc c’est possible de garder la pelouse ! Le stade d’Atlanta est magnifique , mais je me suis fait une petite entorse là-bas à cause du terrain. Ce n’est pas les mêmes appuis. En tant qu’Européen, c'est compliqué…  Mais bon, tu t’adaptes. Je viens de l’extérieur, c’est à moi de m’adapter…

On entend souvent parler de la mentalité de « winner » aux Etats-Unis. L’as-tu déjà ressentie en l’espace de quelques semaines ? 

Je dirai plutôt que c’est une mentalité où il faut tirer tout le monde vers le haut ! On n’a pas la peur d’afficher le mec qui est bon. Dans le vestiaire, on a le « Wall of Fame » (le mur de la renommée, ndlr), avec les meilleurs buteurs et passeurs du club. Sur les passeurs, je suis deuxième par exemple. Dans les bureaux, dans la partie billetterie, ils ont la même chose mais pour le plus grand nombre de tickets vendus. Il y a toujours cette notion de challenge. 

Pour un gros travailleur comme toi, l’exigence américaine doit être une source de motivation supplémentaire ! 

Ça bosse beaucoup, ils mettent à disposition toutes les infrastructures pour que tu bosses bien. Mais ils attendent des résultats. Si tu es performant ça va, si tu ne l’es pas, ils vont te dire qu’ils ne vont pas te garder. C’est pareil en Europe, mais ici c’est plus prononcé. 

On laisse aussi plus de responsabilités aux joueurs : pas de veille de match, nourriture très différente… Comment l’as tu appréhendé ? 

C’est leur culture, ils ont été formés comme ça. Quand t’es à domicile, tu n’as jamais de mise au vert. Tu arrives deux heures avant le match, tu arrives comme tu veux, tu es habillé comme tu as envie comme en NBA. À l’extérieur, tu pars un jour avant car il y a pas mal de vol. On a aussi un road trip dans deux semaines, on joue à Toronto et Cincinnati à jouer. On va partir le mardi, et on revient à Chicago que le samedi soir. Quand on a joué à Miami, on est parti deux jours avant entre le décalage horaire et le changement climatique. Sur la nourriture, deux jours avant le match il y a des tacos par exemple. Ça n’empêche pas les joueurs d’’être performant sur le terrain. Il ne faut pas le voir comme : « les mecs s’en foutent, ils mangent ce qu’ils veulent ». Non, ils te responsabilisent : « Tu peux manger ça, il n’y a pas de souci tant que tu es performant sur le terrain et que tu ne grossis pas comme un cochon, ce n’est pas grave »

Tu as tout connu dans ta carrière, même le chômage et les stages UNFP. Cette aventure au Chicago Fire, c’est clairement ton rêve américain ! 

Quand l’opportunité des Etats-Unis s’est présentée, il fallait pouvoir la réaliser et tant mieux ! On verra de quoi est fait la suite. Ce n’est pas encore fini. Pour l’instant, je suis satisfait de la carrière que j’ai faite. Ça aurait pu être meilleur, mais pire aussi. Je ne vais pas me plaindre ! 

Tu as vécu de bons moments à Montpellier, mais c’est vraiment Nice où tu as eu la meilleure période de ta carrière… Quels souvenirs gardes-tu du GYM ?  

Je garde plein de bonnes choses. Il n’y a plus de joueurs dans l’effectif avec qui j’ai joué sauf un : Dante ! Je continue à regarder. C’est un club qui est en train de grandir, c’est dommage ils avaient fait une bonne performance en Europa Conference League. Ils auraient pu faire quelque chose d’historique en atteignant les demi-finales. Je continue à regarder car c’est un club où je me suis bien senti, on a fait de bonnes saisons collectives quand j’y étais en battant pas mal de records dans le club. Je regarde forcément de plus loin mais je continue à m’intéresser et à suivre ce qu’ils font. 

C’est peut-être un peu tôt mais est-ce que tu te projettes dans le long terme à Chicago ? Pourquoi pas entamer une reconversion là-bas à la fin de ta carrière pour apporter ton expérience, ou revenir plus tard après avoir raccroché les crampons ?

On verra ! Quand on dit que c’était plus un projet de vie… Pourquoi pas ? Si on s’y sent bien, que ma femme puisse travailler ici et moi y rester.. Ça peut être une idée. C’est compliqué à évaluer dans le temps mais oui ça peut être une possibilité !