Depuis la nuit des temps, voyager a toujours été une porte d'entrée vers la découverte. La découverte d'un nouveau pays, d'une nouvelle culture, parfois d'une nouvelle langue ou bien de coutumes, mais le voyage est surtout l’occasion de faire des rencontres. Des personnes se croisent sur le chemin de leur vie ou de leur parcours et profitent de ces entrevues pour apprendre et se nourrir des expériences de chacun. Quand Generation 2030, une association franco-saoudienne qui vise à connecter les jeunes talents français et saoudiens, nous a proposé un voyage pour découvrir l'Arabie saoudite et le développement du sport féminin -et le football-, de nombreux aprioris sont rapidement venus en tête, notamment concernant la place de la femme dans la vie saoudienne. Mais passer au-delà des idées reçues pour aller voir la réalité sur le terrain a été quelque chose de bénéfique tant les Saoudiens, et surtout les Saoudiennes, s'investissent avec force pour l’évolution des mentalités.
Pourtant, tout n'est pas gagné, loin de là, dans ce vaste royaume qui fait plus de 4 fois la taille de la France (pour 30 millions d’habitants). Riyad, la capitale, est le lieu de notre aventure où plusieurs femmes nous ont raconté leurs combats, leurs difficultés et les obstacles qu'elles ont traversés pour simplement pratiquer leur sport. Car partir d’une feuille blanche (ou presque) n'est pas évident surtout lorsque la plupart d’entre elles doivent étudier -la grande majorité à l’étranger- et travailler pour pouvoir gagner leur vie à côté de leur carrière sportive.
Il faut dire que Riyad est une ville historiquement plus conservatrice que Djeddah, l'autre ville saoudienne connue pour accueillir le Grand Prix de F1 depuis 2021. Située plus au Sud, la mégalopole de près de 4 millions d’habitants a toujours eu un temps d’avance sur l'évolution des droits de la femme, mais Riyad rattrape son retard de jour en jour. Car les mentalités changent à vitesse grand V depuis plusieurs années maintenant et certaines sportives ont encore du mal à y croire lorsqu'elles repensent à leur enfance et leur rêve secret de devenir professionnelle…
"Le sport a le pouvoir de changer le monde, d’unir les gens"
Rasha Alkhamis, Lama Alfozan, Mashael al-Obaïdan, Farah Jefry, Talah Alghamdi sont, chacune à leur façon, des super-héroïnes pour les Saoudiennes, en particulier pour la nouvelle génération. Elles incarnent toutes la réussite, tant sportive que scolaire, et l’investissement des différents ministères du sport et de l'éducation. "Quand j'ai commencé l’escrime il y a huit ou neuf ans, il y avait peut-être 50 athlètes féminines dans tout le Royaume. Aujourd'hui, je me réjouis de voir qu’il y en a plus de 4 000" explique Lama Alfozan, membre du board de la Fédération d’escrime et de la commission des athlètes du comité olympique local (SAOC), lors de la conférence "Le sport comme outil de développement des femmes" à la Prince Sultan University de Riyad. "J'ai débuté l’escrime quand j’ai vécu en France plus jeune. En rentrant ici, j'ai eu l’opportunité de rejoindre une équipe et petit à petit, nous avons intégré le comité olympique au sein de la Fédération pour créer la première équipe nationale féminine d’escrime ! Nous avons participé à nos premières compétitions. J’ai notamment été sélectionnée pour les JO de Rio en 2016".
"L'évolution des mentalités passera par le sport, la culture, l’art, l’éducation" résume parfaitement Mashael al-Obaïdan, qui a fait le Dakar 2022. La nouvelle génération d’actifs apprécie d'autant plus le succès des sportives. "Quand j'ai fait ma course, j’ai reçu plein de message du monde arabe. Et quand j'ai gagné ici (en Arabie saoudite ndlr), toute ma famille a reçu des appels. Sur Instagram, mon ancienne professeur m'a contacté pour me dire : ‘J'ai commencé à suivre le rallye quand j'étais jeune. Maintenant tu réalises mon rêves et tu inspires mes élèves’." Dans une interview pour ArabNews en décembre dernier, elle a aussi évoqué l'émancipation de la femme par le sport. "L'Arabie saoudite s'ouvre. Oui, il y a beaucoup de choses que nous devons encore changer et fournir, mais c'est incroyable. Nous ouvrons la voie. Nous comprenons le voyage pour expliquer aux autres femmes comment nous rejoindre".
Voir cette publication sur Instagram
"Aujourd'hui, c'est le meilleur moment pour les femmes (…). Les portes sont ouvertes"
Rasha Alkhamis, passionnée par la boxe, ne cache pas sa joie d'être aujourd’hui une femme dans son pays et d’avoir la liberté de pratiquer du sport. "Aujourd'hui, je crois que c'est le meilleur moment pour les femmes. L’Arabie saoudite nous pousse à lancer notre carrière comme athlète, les portes sont ouvertes. Des gens travaillent jour et nuit pour qu'on ait un parcours plein de succès. Aujourd'hui, nous avons les athlètes mais on a besoin d’avoir beaucoup plus d'infrastructures. On a 92 fédérations de sport aujourd’hui et chaque fédération a l’obligation d’avoir une femme dans la direction". Pour elle, tout a commencé aux Etats-Unis quand elle a fait ses études en Californie. "Quand je suis revenue en Arabie saoudite en 2017, j'ai constaté que rien n'avait été développé pour ce sport. Ça a été pour moi l'opportunité d’initier une discussion sur le sujet et la réponse a été positive, avec une volonté (des autorités ndlr) de développer le sport féminin, notamment la boxe. C’est comme ça que je suis devenue la première femme entraineur certifiée par la Fédération. L'impact a été énorme. La boxe est pour moi un outil pour construire un meilleur futur".

Convaincue que son pays est sur le bon chemin, l'ex-boxeuse, vice-présidente de la Fédération de boxe, sait aussi que les réseaux sociaux et les voyages ont des retombées positives sur les Saoudiennes. "Je crois que les réseaux sociaux nous aident à développer nos carrières et nos droits, mais également mon pays. Le ministère des Sports, le comité olympique arabe, mon pays, la nouvelle vision 2030, toutes ces choses nous aident pour produire le meilleur de nous-mêmes" glisse Rasha Alkhamis. "Le sport a le pouvoir de changer le monde, d’inspirer, d'unir les gens, d'offrir un langage commun. C’est un domaine dans lequel nous les femmes pouvons unir nos efforts pour être plus impliquées et participer davantage à un changement positif".
Aujourd’hui, le constat est clair : les Saoudiens sont plus qu’ouverts à l’émancipation de la femme même si certaines avancées semblent archaïques aux yeux de l'Hexagone. En effet, il y a seulement quatre ans, les Saoudiennes ont eu l'autorisation de conduire une voiture dans le Royaume. En revanche, si la nouvelle génération est très ouverte, les plus anciens ont encore du mal à encaisser tous ces changements. Malgré cela, le plus important reste bien évidemment le ressenti des femmes, qui peuvent profiter de ces avancées au quotidien. À l'avenir, d’autres sujets comme l'acceptation de la communauté LGBT pourraient aussi connaitre une évolution.
Al-Nassr, club visionnaire dans le développement du sport féminin
Au cours de notre voyage, on a également eu l'opportunité de visiter les centres d'entraînement d'Al-Nasr et d'Al-Hilal (voir notre prochain vlog). Et dire que les visions des deux clubs sont à l'opposé est un euphémisme. D’un côté, Al-Nasr, club populaire à l’image d'un OL ou d'un OM, et de l'autre Al-Hilal, le club le plus riche d’Arabie Saoudite. Mais au sein des politiques de club, tout est bien différent. Ahmed Nasser Alghamdi, le CEO d’Al-Nasr, a tout compris dans la gestion d’un club multisport et croit au pouvoir du sport féminin. Son club est le premier à avoir lancé les équipes féminines de hand-ball et de basket. L’homme d’une quarantaine d’années est désormais certain que la section foot féminin est l’avenir du club. "C’est la suite logique de l'histoire". Visionnaire, ou du moins proche d’une vision plus occidentale grâce à ses études aux Etats-Unis, le CEO mise énormément sur les infrastructures. Au programme, les filles de la section foot ont un vestiaire tout neuf depuis quelques jours seulement et même une salle de sport dédiée. Une salle de repos, ainsi que des chambres viennent également d'être livrées pour le bien-être des sportives. Au final, les infrastructures pour les féminines sont de meilleure facture et beaucoup plus récentes que celles des hommes. Et même dans le recrutement, les femmes ont maintenant une place significative à Al-Nasr. "L'an dernier, on avait 20 employés et 0 femme. Cette année, on est passé à 70 employés dont 7 femmes". À ses côtés, l’attachée de presse du club est, à elle seule, une confirmation de ses propos. À noter que pour son projet 2030, l'Arabie saoudite s’était fixée la barre de 30% de femmes dans les entreprises. Une moyenne qui serait déjà atteinte en 2022.

Du côté d'Al-Hilal, le club nous explique qu'une section de foot féminin est bien présente, mais rien pour les autres sports à l'heure actuelle. "Pour le moment, ce n’est pas prévu. C’est bien que les femmes fassent du sport". Quoi qu'il en soit, les femmes savent très bien que ces « portes ouvertes » ne peuvent plus être refermées et que l'évolution de leurs droits ne sera que croissante !
L'équipe nationale saoudienne a été créée il y a quelques mois…
Mais dans la lignée des évolutions positives autour du football, la création de l'équipe féminine nationale saoudienne en septembre 2021 est sûrement la plus belle ! Désormais, les meilleures joueuses du pays se retrouvent sous le maillot vert du Royaume pour défendre leurs couleurs. Pour le moment, elles ne sont pas encore intégrées au classement FIFA, puisqu'il faut disputer 5 matchs amicaux afin d'y accéder. Si l'équipe est toute jeune, elle est pour le moment invaincue avec 2 victoires face aux Maldives (2-0) et aux Seychelles (2-0). Certes, le travail à effectuer est assez monstrueux mais les entraîneurs peuvent compter sur des femmes surmotivées. "Les joueuses savent qu'avant c'était compliqué pour les femmes de jouer. Aujourd’hui, elles donnent tout sur un terrain, elles se battent sur chaque ballon, à chaque match. Elles sont passionnées, comme si elles avaient toujours quelque chose à prouver" nous explique Karim Ziani, formateur et directeur de la FFF Academy de Riyad.

Ambitieuses, passionnées et fières de représenter leur pays, les « Filles du désert » (en lien avec le surnom de l’équipe masculine : les fils du désert) peuvent compter sur des ambassadrices d'exception comme Farah Jefry et Talah Alghamdi. Les deux joueuses phares de la sélection évoluent ensemble en club du côté des Eagles de Djeddah et sont déjà parfaites devant les médias. Il faut dire que la première est un petit phénomène des réseaux sociaux, où plus de 80 000 personnes la suivent. Elle incarne le renouveau de l’Arabie saoudite et est déjà sponsorisée par Adidas, qui n'hésite pas à la placer aux côtés de Zinédine Zidane, Kaka ou même Iker Casillas dans des évènements. La milieu offensive participe à l'évolution des mentalités puisqu’elle est affichée en très grand sur une devanture Adidas en plein milieu de Riyad Boulevard ! Malheureusement blessée au moment de notre rencontre, elle n'a pas pu assister au match amical organisé pour nous, en salle, avec Laure Boulleau comme invitée d'exception…

L'ex-internationale française a pu se mesurer aux jeunes Saoudiennes, qui n'ont absolument pas eu peur d'elle. Ce match amical a surtout été l’occasion de rassembler ces femmes autour de leur passion commune, le ballon rond. "Le message que j'ai envie de faire passer à toutes les filles ici ou ailleurs est le suivant : gardez la passion du sport et du jeu avant tout, croyez en vous et faites ce que vous avez à faire pour réaliser votre rêve, donnez tout pour atteindre vos objectifs. Félicitations à toutes celles qui font que les choses changent ici. Je suis si heureuse de voir des filles comme celles de l'équipe féminine de football jouer en Arabie saoudite" a expliqué Laure Boulleau lors de la conférence à l’université, quelques heures avant de rencontrer ses futures partenaires.
À l'heure où le port du voile lors d'évènement sportifs divise la France, les Saoudiennes, elles, sont libres de choisir. Un petit groupe décide de l'adopter, un autre non, et certaines ont même alterné avec et sans durant le match. Et finalement, lorsque le ballon est en jeu, ce sont bien les pieds qui parlent, et non les religions. Ensembles, elles acceptent leurs "différences" et personne ne fait de distinction.
Voir cette publication sur Instagram
Parfaite dans son rôle d’ambassadrice, Laure Boulleau a évidemment passé du temps avec les filles après la rencontre pour discuter. L'ancienne joueuse du PSG a même reçu un maillot de la sélection assez spécial, puisqu'il a été signé par toute l'équipe. Les Saoudiennes ont également inscrit leur slogan : « Together, we make history » (Ensemble, nous faisons l’histoire, en français). Comme un symbole, ce message est similaire à celui de la consultante de Canal+ un peu plus tôt dans la journée, devant les étudiants. "Le sport, en général, est un langage universel. Il peut constituer un trait d'union entre les hommes et les femmes car ce qu'il véhicule est unique. Je me rends compte chaque jour de la puissance du football qui est tellement énorme. C’est le sport le plus populaire au monde et j'essaierai donc toute ma vie de l'utiliser pour faire bouger les choses".
Certaines membres de l'équipe féminine ont même encore un peu de mal à se rendre compte des avancées. Johara Alsudairi, vice-présidente des Djeddah Eagles, nous confie : "Si on m’avait dit, il y a 15 ans, qu'on pourrait faire du foot dans une équipe nationale et rêver d'être pro, j'aurai traité la personne de fou. Je n'y aurai pas cru". Par amour du foot et surtout pour continuer à aider la Fédération Saoudienne, cette dernière a fait le sacrifice de renoncer à porter le maillot de l’équipe nationale pour éviter certains conflits d'intérêts (les 2 fonctions ne sont pas cumulables pour garder une neutralité sur la sélection des joueuses de l’équipe nationale). On entend souvent, chez les supporters, que le football est plus qu'un sport et ce qui se passe en Arabie saoudite en est le parfait exemple. Là-bas, le foot est un formidable outil pour la tolérance, le vivre-ensemble et surtout l’acceptation de la femme.

À l'image d’un match de foot classique, les Saoudiennes ne sont qu'à la mi-temps de leur parcours pour leur reconnaissance. Grâce à des ambassadrices d'exception comme Rasha, Lama, Mashael, Farah ou Talah, et le soutien du gouvernement, les femmes ont de plus en plus de droits et savent à quel point le chemin parcouru a été semé d’embûches. Certes, cela concerne pour le moment une petite partie de la population dans les grandes villes. Mais plus le sport prendra de place dans la vie des Saoudiens et des Saoudiennes, plus les femmes en profiteront, notamment dans les coins les plus éloignés du pays. Mais pas de doute, ces femmes vont continuer à se battre pour "faire changer les choses" et pour toutes leurs compatriotes. Et même s'il n’y aura pas forcément de titres mondiaux ou de médailles olympiques, leur reconnaissance sera -sans aucun doute- leur plus belle victoire.