Recruteur pendant de nombreuses années dans plusieurs clubs européens (Tottenham, Liverpool, Villarreal et Valence notamment), Antonio Salamanca est un vieux routard du monde du football. Aujourd’hui scout (recruteur) pour l’agence de consulting de joueurs AC Talent, il n’est jamais en reste au moment de discuter ballon rond. Avec lui, nous sommes revenus sur ses années à arpenter les stades du monde entier, d’Alès à Auckland en passant par la Roumanie ou le Portugal, mais aussi sur sa vision d’un métier de scout de plus en plus en vogue à l’heure de l’âge d’or des réseaux sociaux.
MadeInFOOT : Comment êtes-vous devenu scout ?
Antonio Salamanca : Je suis arrivé dans le foot en 1998. Au début, je bossais avec un copain pour une boîte pour laquelle je supervisais des joueurs. À l’époque, quelques personnes me disent que je vois bien le foot. Dans le même temps, je leur conseillais des joueurs que je pouvais observer par-ci par-là en France. J’étais aussi en communication directe avec Paco Herrera, un ancien joueur devenu entraîneur en Espagne. Je lui disais de surveiller tel ou tel joueur en France. Il se trouve que quelques années plus tard, il est plus ou moins devenu le responsable du recrutement à Liverpool. En arrivant là-bas, il voulait que je devienne les yeux et les oreilles du club en France. J’ai rencontré le coach Rafael Benitez mais ça ne s’est finalement pas fait. Tottenham était aussi intéressé, j’y suis donc parti (on se situe alors en 2005, ndlr).
Vous faites aussi une pige comme directeur sportif durant laquelle vous faites signer un joueur plutôt sympa…
Exactement. En 2002-2003, j’ai été le directeur sportif du club d’Alès (Gard) pendant un an. À l’époque, le club était en National (N1). C’était d’ailleurs la dernière année du club en National avant d’être placé en liquidation judiciaire et rétrogradé en Division d’Honneur. Cette année-là, j’ai aidé à faire le recrutement. L’entraîneur était René Marsiglia. Je lui ai conseillé de prendre un joueur que j’avais vu la saison d’avant à Boulogne-sur-Mer et que je trouvais très intéressant. C’est comme ça que j’ai envoyé un ami chercher Franck Ribéry en voiture à Boulogne-sur-Mer. On a organisé un match amical pour le mettre à l’essai lui et un autre joueur. Un match a suffi pour qu’on décide de le garder.
À Tottenham, comment s’est passée votre arrivée et quelles étaient vos missions ?
Damien Comolli, qui était alors le directeur sportif de Tottenham, me fait passer un entretien au terme duquel il me dit qu’il souhaite qu’on travaille ensemble. Je suis alors chargé d’être recruteur de Tottenham en Espagne et au Portugal.
Qu’est-ce qui vous a convaincu de signer à Tottenham ?
J’entame une longue relation personnelle et professionnelle avec Damien Comolli. On avait des idées communes, une façon de travailler qui était très fluide et très pro. Il avait été recruteur à Arsenal un peu plus tôt donc il connaissait très bien ce métier. La collaboration s’est très bien passée, je suis resté tout au long de son mandat et même après qu’il soit parti.

Quels sont les joueurs que vous faites venir à Tottenham sur la période où vous y êtes ?
Le seul joueur espagnol qu’on ramène à ce moment-là est Yuri Berchiche. Il a alors 17 ans. Mais plus que mon simple choix à moi, nous donnions tous (toute la cellule de recrutement, ndlr) notre avis sur chaque joueur qui arrivait même s’il n’était pas dans le pays qu’on suivait. C’est une des méthodes de Damien (Comolli), je trouve ça très intéressant. À cette époque-là, on réalise de belles opérations avec les Gareth Bale, Luka Modric, Didier Zokora, Dimitar Berbatov et Adel Taraabt entre autres. On fait aussi venir de très bons joueurs de France comme Benoît Assou-Ekoto, Pascal Chimbonda ou encore Younès Kaboul. Cette cellule de recrutement fonctionnait très bien. Malheureusement, les résultats n’ont pas forcément suivi mais nous avons réalisé d’énormes plus-values.
Pour vous, cette réussite est en grande partie due à la méthode Comolli ?
Oui, bien sûr. Elle est due à sa méthodologie de travail et à toute la cellule de recrutement dans son ensemble. C’est facile de tirer la couverture à soi quand ça marche et de dire : j’ai ramené un tel. Par contre, quand il y a un échec, les gars sont beaucoup plus discrets. C’est pour ça que j’estime qu’il faut être réglo et englober la cellule de recrutement en général. Quand il y a une réussite, c’est une réussite générale et pareil lorsqu’il y a un échec. C’est comme ça que je conçois les choses.
Damien a instauré une méthodologie de travail qui est ce qu’elle est. Aujourd’hui, on voit encore ce qui se passe à Toulouse depuis deux ans. Déjà, la saison dernière, la montée s’était jouée à un but dans un match où ils n’avaient clairement pas été aidés par l’arbitrage. Cette année, ils se sont baladés. Ça fait deux ans qu’en début de saison, des joueurs inconnus de la plupart des suiveurs de foot arrivent au Téfécé. Aujourd’hui, on voit les résultats. En plus d’être de loin la meilleure équipe de Ligue 2, il y a quelques joueurs qui ont leur place dans certains clubs de Ligue 1. La saison prochaine, ces joueurs-là vont bien fonctionner, c’est sûr.
Quand est-ce que vous quittez Tottenham ?
Je m’en vais peu après l’arrivée de Harry Redknapp à la tête de l’équipe, fin 2008. Je travaille un peu avec lui mais pas longtemps.
Ça ne se passait pas bien avec lui ?
Non, il avait simplement une méthodologie de travail complètement différente de celle de Damien (Comolli). Lui estimait qu’il connaissait les joueurs du championnat. Il faisait partie des gens qui voulaient recruter des joueurs anglais ou jouant déjà en Premier League. Il n’avait pas spécialement envie de s’appuyer sur des joueurs d’autres horizons. La cellule de recrutement ne lui servait pas trop, il a donc fait réduire les effectifs.
À Tottenham, vous aviez aussi essayé de faire venir Sergio Canales…
Oui, c’est vrai. Je racontais d’ailleurs ça récemment à un ami en regardant le match entre le Betis et la Real Sociedad. Lui m’a dit : "qu’est-ce que c’est fort Canales !". Je lui ai raconté l’anecdote. C’est un joueur qu’on a énormément suivi. J’ai eu l’occasion de rencontrer ses parents pour leur expliquer que j’étais très intéressé par le joueur. Le gamin n’était pas là. On a bien tenté de les convaincre de venir en Angleterre mais finalement, ça n’a pas pu se faire. Il était dans une ville qui était la sienne, à Santander. Le Racing évoluait encore en Liga à l’époque et tout y était mis en œuvre pour sa progression. À 17-18 ans, ça reste difficile de quitter sa famille pour un autre pays, une autre culture, un autre climat…
Justement, comment faites-vous pour convaincre un jeune espagnol ou un jeune portugais de 17-18 ans de venir en Angleterre, à Tottenham ?
Dans un premier temps, il faut voir dans quel club est le joueur. Que ce soit à Tottenham ou à Liverpool, quand ces clubs-là viennent te chercher, tu écoutes. Après, il faut avoir les arguments assez bons pour convaincre le joueur et les parents. C’est à nous de mettre en avant une série d’éléments qui vont les attirer. L’environnement du club compte, l’accueil des gamins aussi. À Tottenham, les joueurs étaient logés dans des familles anglaises. Un certain suivi était assuré, des précautions prises par le club pour que les enfants soient dans les meilleures dispositions. Il y avait aussi la possibilité d’apprendre la langue très rapidement en étant aux contacts d’Anglais au quotidien. Toute cette série d’éléments ajoutés à une école de qualité faisaient que les familles pouvaient être séduites. Après, le statut du club reste souvent le plus important. Lorsqu’on va chercher un jeune joueur en D2 espagnole ou en bas de tableau en Ligue 1, qu’il voit les installations de Tottenham ou de Liverpool, c’est du très haut niveau, ça fait rêver. Enfin, il ne faut pas l’oublier, l’aspect financier est aussi très important. Il y a une réalité, le gamin gagnera certainement plus d’argent à Tottenham ou à Liverpool.

En tant que scout, pour aller chercher des gamins au fin fond de l’Espagne ou du Portugal, le réseau est primordial, comment vous êtes-vous constitué cet excellent réseau ?
Dans un premier temps, le fait d’avoir travaillé dans le foot auparavant m’a ouvert des portes. J’avais déjà un petit réseau. Après, c’est sûr qu’à partir du moment où je suis devenu recruteur, ce réseau s’est multiplié par X. Je regardais énormément de matchs, prenais beaucoup de contacts. Assez rapidement, j’ai essayé de faire du tri. Bien entendu, lorsqu’on est recruteur pour Tottenham voire même Liverpool, on est souvent sollicité. Or, toutes les sollicitations ne sont pas bonnes. À nous d’être suffisamment lucides et professionnels pour faire le tri. Des fois, ça se fait naturellement, des fois c’est à toi de le faire mais de fil en aiguille, je suis parvenu à me faire un réseau très costaud.
Une fois que vous avez ce réseau-là, comment se passe le processus de découverte du joueur ? Avez-vous des "indics" qui vous alertent sur tel ou tel joueur ?
Ça peut être le cas. Parfois, des gars que je connais me disent "Viens voir ce joueur, c’est pas mal du tout". Par exemple, j’ai fait la connaissance sur les réseaux sociaux d'une personne résidant en Bretagne (@Manu_chrl). Aujourd’hui, j’échange régulièrement avec lui. J’ai beaucoup d’affection pour lui parce que je me suis rendu compte que c’est un garçon qui a énormément bossé pour essayer d’avoir un poste de recruteur. Malheureusement, ça ne s’est pas fait mais il me rencarde régulièrement. Récemment, il m’a dit de venir voir un jeune joueur de Lorient qu’il trouvait vraiment intéressant. Effectivement, quelques temps plus tard, il a émergé et est aujourd’hui lancé. C’est quelque chose de simple mais désormais, je sais que je peux faire confiance à ce gars-là. Comme je sais qu’il a un bon œil, je l’écoute et si j’ai l’occasion d’être dans le coin, je vais le rappeler et même lui dire de venir voir le joueur avec moi.
Dans l’autre sens, il y a des agents qui vous démarchent ?
Bien sûr. Il y en a que je connais, je sais très bien comment ils sont. Pour certains, quand ils m’appellent, je me dis "oui OK bon…". Pour d'autres, je vais davantage les écouter car ils ont une façon de voir le foot qui correspond à la mienne. Par exemple, je connais un gars en Roumanie, quand il m’appelle et me dit de venir, j’y vais parce que je sais que c’est intéressant. Je regarde toujours le joueur en vidéo avant pour me faire une idée, c’est une obligation pour moi. Après, si c’est un poste auquel on peut être amené à chercher du monde, je vais y aller. D’ailleurs, même si on ne cherche pas à ce poste mais que le joueur est vraiment susceptible d’être très intéressant, je vais quand même me rendre sur place pour l’avoir dans ma base de données. Ça dépend également de la position qu’il a sur le terrain.
"Si on pouvait recruter sur vidéo, on n’aurait pas besoin de scouts. Le scout doit se déplacer"
Partons du principe que le joueur vous intéresse, vous allez regarder puis vous rendre à combien de matchs ?
Je ne définis pas le nombre de matchs. Il se peut qu’avec trois matchs, je me fasse une idée bien précise du garçon. Pour d’autres, j’ai besoin de huit ou neuf. Si j’accroche déjà en regardant les deux/trois premiers matchs en vidéo, il y a de grandes chances pour que je cherche un créneau dans les semaines qui suivent pour aller le voir. Un paramètre est très important. Quand je planifie le moment où je vais aller voir le joueur, je regarde quels matchs je vais pouvoir aller voir le même week-end. Je n’irai pas à un endroit pour voir un seul match et un seul joueur. Non, le temps, c’est de l’argent. Pour les recruteurs, le temps est hyper important. Si demain, je veux observer un joueur à Laval, je vais m’organiser pour qu’après Laval le vendredi soir, je puisse aller voir deux matchs le samedi, autant le dimanche et même pourquoi pas le match du lundi en Ligue 2, le tout de façon à ne pas avoir le sentiment d’avoir perdu mon temps. C’est pour ça que la crédibilité des gens de notre réseau est primordiale. Je ne peux pas me permettre d’aller en Roumanie pour voir un joueur s’il n’est pas vraiment intéressant.
Comment préparez-vous un week-end groupé de six ou sept matchs ?
La préparation est hyper importante. On ne part pas comme ça avec notre baluchon. Il y a d’abord des priorités qui sont fixées. Sur une saison, il y a une phase de découverte du championnat que tu couvres qui va peut-être se terminer vers mi-novembre. Ensuite, ça va être beaucoup plus chirurgical à partir de décembre. Ce sera plus accès sur les besoins que va avoir le club, etc… On ne voyage pas au hasard. Tu peux éventuellement faire un tour pour voir s’il n’y a pas de surprise mais c’est quelque chose que tu fais assez rapidement.
Vous voyez donc les joueurs en vidéo avant. Quand vous allez au stade, qu’allez-vous observer ?
Si on pouvait recruter sur vidéo, on n’aurait pas besoin de scouts. Le scout doit se déplacer. Parfois, je lis les réseaux sociaux. Je vois des gars qui portent des jugements sur des joueurs qu’ils n’ont vraisemblablement jamais vus en direct. Ça me fait sourire car il faut impérativement voir le joueur en direct. Lorsque tu regardes un joueur à la télévision, tu as un champ de vision très limité. Or, nous, scouts, accordons énormément d’importance aux moments pendant lesquels le ballon est hors du champ de la caméra. Il faut voir comment réagit le garçon, son attitude, sa gestuelle, etc… Ce sont des éléments qui ont autant d’importance que ce qu’on voit à la caméra.
Ça arrive souvent que vous soyez déçu par un joueur alors que vous le trouviez hyper intéressant en vidéo ?
Oui. Pour prendre un exemple concret, des fois, tu vas voir un attaquant qui marque beaucoup. En vidéo, tu te dis “Tiens, intéressant !”. Tu vas aller le voir sur place. Là, tu te rends compte qu’il n’a aucune activité dès qu’il est loin du ballon. Lorsque le ballon n’est pas dans son périmètre, il ne bouge pas, ne presse pas sur la sortie de balle adverse. Ok, il a de belles statistiques mais ça ne suffit pas. Pour peu que ton coach te demande un joueur actif au pressing, ça ne le fera pas, le joueur ne sera pas adapté à sa demande.
Je sais que pour vous, l’environnement du joueur est aussi très important. Comment faites-vous pour évaluer ça chez un joueur qui vous intéresse en Roumanie ?
Déjà, si c’est un gars qui me l’amène et qui me connaît, il ne va pas me mettre dans les pattes un joueur avec un environnement défavorable. Si c’est moi qui le déniche, avant d’y retourner, j’essaye de trouver des informations sur lui. Je vais chercher le pourquoi du comment, s'il est marié ou pas, etc… Aujourd’hui, un de mes premiers outils est Instagram. En voyant son compte Instagram, tu te fais une idée de comment peut être le joueur en dehors du terrain.

Rencontrez-vous aussi la compagne ?
Oui, c’est vital. Si le garçon est jeune, je vois les parents mais si c’est déjà un joueur d’un certain âge, je veux impérativement rencontrer sa compagne du moment pour avoir les éléments en main. L’équilibre dans le couple est primordial pour un footballeur. La femme a un rôle prépondérant dans la carrière du joueur. Pour les rencontrer, j’invite le couple au restaurant. Si la compagne ne peut pas, on reporte mais je veux qu’elle soit là. Sinon, ce n’est pas la peine.
Dans quel cas le rendez–vous peut-il être éliminatoire ?
J’ai un cas concret. Une fois, j’ai dîné avec un joueur et sa compagne. C’est elle qui a répondu à toutes les questions. Lui ne disait rien. Ça reflète un manque de personnalité et beaucoup d’autres choses. Ça me fait surtout dire que si demain le garçon est amené à partir à l’étranger et que sa femme n’est pas dans de bonnes conditions, il y a de fortes chances qu’elle reparte illico en Espagne ou en France et qu’elle tire le joueur vers le bas. Elle va l’appeler constamment en lui disant de rentrer ou de changer de club.
J’en viens au cas du joueur qui est largement au-dessus du lot sur le terrain mais qui a un environnement défavorable. Y-a-t-il des contre-exemples pour lesquels vous vous êtes dit "Bon, on va essayer quand même" ?
Oui. Des fois, on est amené à recruter des joueurs pour lesquels il y a des risques. Dans ces cas-là, justement, tu pars du principe que pour lui, quitter son pays d’origine et son environnement sera bénéfique. Tu te dis que ça va même l’aider à changer. Le problème est que si l’entourage est très envahissant, cet entourage risque de le suivre même dans un autre pays. Si la famille vit sur le dos du garçon, elle ne va pas se cacher. Elle va continuer à le faire.
"La chose la plus importante est d’avoir la confiance du directeur sportif"
Quand vous partez pour un week-end de matchs, c’est le club qui vous demande d’aller à tel endroit ou c’est vous qui choisissez ?
C’est moi qui choisis en fonction des besoins qu’on a même si je peux également être amené à me rendre sur des matchs où je n’ai pas de cible potentielle. Parfois, plutôt que de passer la soirée à regarder un film à l’hôtel, je vais aller voir un match non prévu. Qui sait, j’aurai peut-être une surprise.
Justement, quelle est la part de matchs où ce n’est pas le joueur attendu mais un autre qui vous scotche ?
Ça arrive très souvent. Ça ne veut pas dire que tu vas recruter l’autre joueur. Simplement, tu te dis "Waouh !" et tu vas le suivre. Si tu vois que les performances se renouvellent, tu te dis que ce n’était pas un coup de bol. Ça peut aussi être un joueur monté de l’équipe réserve dont la présence n’était pas prévue.
Dans tous vos clubs, votre travail a-t-il toujours été considéré de la même façon ?
La chose la plus importante est d’avoir la confiance du directeur sportif. Cette confiance ne doit pas être aveugle mais elle est vitale. Lui n’a pas le temps de voir tous les matchs. S’il n’a pas confiance en sa cellule, cette dernière ne pourra pas fonctionner. Quand tu es scout et que le président ou le directeur sportif t’appellent pour te demander s’il faut recruter tel joueur, il ne faut pas trembler. Quand bien même les montants engagés sont importants, il faut être convaincant. Si tu vois que ton directeur sportif te fait confiance, c’est vraiment très plaisant de travailler.
J’imagine qu’être scout, c’est aussi être au bon endroit au bon moment…
Bien sûr. L’anecdote avec le père d’Andreas Pereira est marquante. Avec Villarreal, Andreas était l’une de nos cibles lors de la Coupe du Monde des moins de 20 ans que j’avais couverte en Nouvelle-Zélande en 2015. Le Brésil était une équipe qu’il fallait impérativement voir de par les talents qu’elle comportait. J’y suis donc allé. Parmi eux, le fameux Andreas Pereira. Je l’avais déjà vu à Manchester United. Le soir, après le match, j’ai marché pendant très longtemps le long d’une grande avenue en essayant de trouver un taxi. J’ai vu qu’une personne faisait la même chose. Quand un taxi est arrivé après quarante minutes de marche, je me suis permis de traverser et je lui ai proposé qu’on partage le taxi. Le gars m’a dit "ok". Après quelques minutes de conversation, j’ai appris que c’était le père d’Andreas Pereira. On a fait connaissance et je suis même descendu à son hôtel pour prendre un café. Au final, ça m'a permis de glaner pas mal d’informations très importantes.

Et alors, avez-vous activé la piste ?
Non mais j’ai participé à son recrutement à Valence quelques années plus tard (il sourit).
Sur un dossier pareil, j’imagine que la concurrence est féroce. Comment sont les relations entre scouts ? Y-a-t-il des coups bas ?
Je ne parlerais pas de coups bas mais forcément, il faut savoir rester discret. Si tu es scout à Arsenal et moi à Tottenham et qu’on on se croise à l’entrée du stade, tu ne vas certainement pas me dire pour quel joueur tu es venu et moi non plus. Certains le disent, j’estime que c’est une erreur. Il faut faire très attention. Dans ce métier, ce qui compte, c’est d’être très rapide. Si tu divulgues ton information avant de l’activer, tu te feras dépasser.
J’imagine que quand vous allez au stade, vous prenez beaucoup d’informations par rapport à ça…
Bien sûr, énormément. Je regarde qui est là, je discute avec beaucoup de monde et essaye d’avoir le plus d’informations possible, que ce soit avant le match ou à la mi-temps, notamment dans les salles qui sont mises à disposition des recruteurs par les clubs.
Pendant les matchs, y a-t-il aussi des indications à recueillir auprès des autres scouts ?
C’est ça. Il faut tout observer et à l’inverse faire attention à tout. Demain, je vais voir un attaquant à Villarreal. Il s’avère qu’à la 75ème minute, il sort. Si je pars à ce moment-là, les autres recruteurs savent que je suis venu pour lui, personne n’est dupe. Donc je reste. Ce que je vais même certainement faire c’est que, peu importe le prochain changement, je me lève et je m’en vais. Je vais ainsi les faire douter, les induire en erreur et peut-être même les diriger vers une fausse piste, qui sait…
"Quand je m’intéresse à un jeune joueur français aujourd’hui, j’accorde énormément d’importance à l’entourage"
Ça vous est arrivé de vous faire devancer sur un joueur par un autre scout parce que vous aviez donné une information que vous n’auriez peut-être pas dû donner ?
Honnêtement, je ne crois pas. J’ai très rapidement appris à tenir ma langue. C’est une des clés de la réussite. Je ne dis par exemple jamais où je me déplace. Si demain, je te croise à Bruges au match du Club Bruges et le lendemain à Lille, tu me diras peut-être "Ah mais tu venais à Lille ? Tu ne me l’as pas dit", chose à laquelle je répondrai "Il me semblait que je te l’avais dit." En vérité, il n’y a aucune raison de dire où on va.
Avez-vous déjà vu des scouts qui étaient très forts dans la manière de superviser les joueurs mais qui se grillaient au niveau de la discrétion ?
Non. La plupart des scouts savent que notre travail est basé sur la discrétion. Certains se mettent plus en avant que d’autres, on les voit par exemple plus facilement dans un stade. Pour autant, non, la discrétion n’est pas un problème chez les scouts.
En 2014, vous affirmiez dans les colonnes d’Eurosport qu’après trois erreurs, un scout est viré. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Non. J’ai peut-être dit ça à l’époque mais en réalité, c’est plus compliqué que ça. Ce qui est sûr, c’est que les enjeux financiers sont importants. Il ne faut pas l’oublier. Même quand le joueur est libre, une fois que tu as mis dans la balance la prime à la signature et le salaire… Je doute qu’un club garde un gars comme scout s’il se plante considérablement à ce niveau-là. J’ai encore des souvenirs de réunions à Villarreal où le président, le directeur sportif et le directeur général m’appelaient dans leur bureau et me demandaient mon avis sur un joueur. Le joueur peut coûter 100000€ comme 10M€, ce n’est pas le moment de trembler. Tu ne peux pas dire "Attendez, il faut que je vois encore deux matchs". Non. Il faut être ferme et trancher. C’est ce qu’on te demande. Si tu te plantes, oui, ça fait mal parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. Après, tu peux très bien avoir un joueur qui fonctionne très bien dans un club et qui ne marchera pas ailleurs. Pendant sa période faste, Nantes a eu des joueurs qui fonctionnaient du tonnerre à Nantes mais qui ont eu beaucoup de mal une fois partis.
Quel est le plus gros coup de votre carrière ?
Je n’ai pas vraiment de ranking, c’est difficile. Je trouve qu’à Villarreal, on a très bien bossé. Je dis « on » parce qu’encore une fois, j’englobe la cellule de recrutement. On a ramené Alphonse Areola qui a brillé énormément lors de sa saison passée à Villarreal. Pareil pour Cédric Bakambu, Gabriel Paulista, Luciano Vietto et Éric Bailly qui est ensuite parti à Manchester United. Finalement, il y a des réussites collectives qui sont intéressantes. C’était aussi très bien à Tottenham avec les Modric, Bale et Berbatov et à Liverpool avec un joueur comme (Jordan) Henderson. Lui est l’un des plus beaux coups. C’est peut-être un de ceux dont on parle le moins mais aujourd’hui, il est capitaine de Liverpool et c’est un super joueur. Pourtant, il est arrivé par la petite porte, largement dans l’ombre des (Luis) Suarez et autres (Andy) Carroll. Aujourd’hui, je suis persuadé que tous les entraîneurs seraient ravis de l’avoir dans leur effectif.

Y a-t-il un joueur pour lequel vous avez des regrets ou pour lequel vous vous dites que vous avez été trop dur sur le jugement de l’environnement ?
Sur le jugement de l’environnement, je pars du principe qu’on doit accorder sa chance à tout le monde. Ce n’est pas parce que tu es turbulent à 16 ans que tu le seras encore à 25 ans. Il y a beaucoup de choses qui peuvent évoluer et tellement d’éléments qui vont venir se greffer... Par contre, des regrets peuvent subsister parce que tu n’y as pas cru à un certain moment. Au moment de faire le choix, la réalité s’impose à toi et transposer le joueur dans un nouveau championnat n’est pas évident. Les qualités sont là, tu sais à quel joueur tu as à faire, mais… Parfois, on se demande si ça va marcher. On ne prend pas le risque parce que pour diverses raisons, l’échec serait trop difficile à assumer. La plupart du temps, l’explication est financière.
Dans le football d’aujourd’hui, y a-t-il un joueur pour lequel vous avez hésité, que vous n’avez finalement pas fait signer et qui a explosé ?
Non, il n’y a pas de nom qui me vient en tête. Simplement, je sais que quand je m’intéresse à un jeune joueur français aujourd’hui, j’accorde énormément d’importance à l’entourage. J’en tenais déjà compte mais c’est de plus en plus le cas. D’ailleurs, par rapport à ça, les conversations que je peux avoir avec les autres scouts me rassurent. Je vois des matchs français quasiment tous les week-ends et le discours des scouts est toujours le même. On voit des joueurs de grande qualité mais qui vont être des personnes très difficiles à gérer à côté. Dans ce cas-là, tu ne le fais pas venir parce que ça ne sert à rien d'amener un souci à l’entraîneur. Dans le football, il ne faut jamais oublier une chose, tout se sait. Si le joueur fait n’importe quoi en dehors du terrain, ça se sait.
L’évolution est-elle de pire en pire à ce niveau-là ?
Complètement. Le problème étant que, pour de nombreuses familles, le gamin est une poule aux oeufs d’or. La pression exercée sur lui est hors du commun alors qu’il n’a rien demandé. Tous les parents pensent avoir Messi ou Ronaldo à la maison. Or, ce n’est pas le cas. Il n’y a qu’à voir ce qu’il s’est passé à l’ACCB récemment. Parfois, les gamins ont 10 ans. S’ils ne sont pas titulaires lors de deux matchs d’affilée, pour les parents ce n’est pas normal. Le problème vient aussi de tous les gens qui se disent conseillers et agents et qui ne sont pas encore prêts pour l’être. On ne devient pas agent comme ça. C’est un métier. Lorsqu’un joueur confie sa carrière à un de ses meilleurs potes parce qu’il a grandi avec, il y a de grandes chances que ça ne lui soit pas bénéfique. Quand ta voiture est en panne, tu l'amènes chez le mécanicien, pas chez le boulanger. Si ton voisin te dit qu’il bidouille les voitures et qu’il peut te donner un coup de main, tu vas lui laisser ta voiture une fois mais tu vas vite te rendre compte qu’il fait n’importe quoi. Au final, ça te coûtera plus cher et tu finiras par lui dire "C’est bon, tu es bien sympa mais comme je tiens à ma voiture, je vais l’emmener chez le garagiste". C’est pareil dans le football. Il faut arrêter de croire que tout le monde peut devenir agent, ce n’est pas le cas.
Cette évolution est-elle aussi valable chez les scouts ?
Aujourd’hui, tout le monde veut devenir scout, y compris mon fils (rires). Dans un premier temps, il faut essayer de voir le maximum de matchs en direct (au stade) pour pouvoir émettre des avis beaucoup plus précis. Ne pas hésiter à commencer par des matchs de très bas niveau pour ensuite monter en gamme progressivement. Le problème, c’est que certains veulent tout de suite accéder au PSG-OM.
Comment voyez-vous l’avenir du métier de scout ?
Beaucoup plus basé sur la data.
En ce qui vous concerne, vous vous en servez déjà beaucoup ?
Je m’en sers plus qu’avant mais je m’en sers comme complément. Pour moi, rien ne remplace l’œil mais c’est un très bon complément. Par contre, il ne faut pas que ce soit ça qui conditionne ton avis. Je pense qu’il faut d’abord voir le joueur avant la data. Chacun voit midi à sa porte. Dans certains championnats, je vais d’abord regarder la data avant d’aller voir le joueur ou l’inverse, ça dépend d’où est-ce qu’il joue.
Quelles statistiques vous intéressent le plus ? J’imagine que chaque poste a ses spécificités…
Exactement. Tout dépendra du poste du joueur et ce que recherche l’entraîneur. Si le coach ne veut pas d’un latéral qui se projette mais veut avant tout un très bon défenseur, les stats de kilomètres parcourus et de centres réussis vont naturellement moins m’intéresser.
Pour finir, quel conseil donneriez-vous à un jeune scout ?
D’être patient et de ne pas trop en faire. Il faut y aller progressivement et éviter de se mettre tout de suite en avant. Autre conseil, ne pas s’appuyer uniquement sur les réseaux sociaux. Le président de club ou le directeur sportif ne passent pas leur vie sur Twitter. Ces gens-là n’ont pas le temps pour ça et c’est d’ailleurs dommage car ça peut être très intéressant. Personnellement, il m’arrive d’aller faire un tour sur Twitter. Quand je vois le travail que font certains comme @Fleck_Scout et @MyckiMFootball, je me dis "Ah oui, quand même, c’est pas mal". En même temps, malheureusement pour eux, je me dis qu’il n’y a pas beaucoup de dirigeants qui liront ça. Il faut aussi avoir conscience des réalités du métier. Le métier de scout n’est pas toujours rémunéré à sa juste valeur. Il exige de passer un nombre incalculable d’heures sur la route et te prive de tes week-ends en famille.