Interview - Les choix de Didier Deschamps, les cas Mbappé et Barcola... Emmanuel Petit se lâche (exclu MadeIn)

Par William Tertrin
19 min de lecture
Emmanuel Petit.

Emmanuel Petit.

Retrouvez notre interview exclusive réalisée avec Emmanuel Petit, ancien international français (63 sélections).

Emmanuel Petit, ancien milieu défensif de l'équipe de France aux 63 sélections, garde toujours un œil avisé sur l'actualité des Bleus. Le champion du Monde 98, qui a également remporté le championnat d'Europe en 2000, suit donc attentivement le parcours des tricolores dans cet Euro 2024. Pour MadeInFOOT, grâce à Bet365, l'ancien de l'AS Monaco a balayé plusieurs sujets. Des choix de Didier Deschamps aux cas Mbappé et Barcola, en passant par le futur de cette équipe de France, Emmanuel Petit n'a rien éludé. Retrouvez son interview complète ci-dessous, au lendemain de France-Pologne (1-1, analyse et notes détaillées).

MadeInFOOT : Quel regard portez-vous sur les choix de Didier Deschamps face à la Pologne ?

Emmanuel Petit : Cette question, on se la pose à chaque compétition, depuis 10 ans, depuis que Didier est sélectionneur. On a beau se poser des questions des fois sur le positionnement de certains joueurs, sur le fait aussi que certains joueurs bénéficient aussi d'un capital sympathie et de confiance un peu trop exacerbés. La concurrence des fois ne rentre pas en ligne pour Didier. On a beau se poser toutes ces questions-là, se dire également que malgré la qualité individuelle des joueurs, on n'arrive pas à trouver une expression collective digne de ce nom.

On a beau se poser toujours les mêmes questions, parce que c'est toujours les mêmes questions qui reviennent à chaque tournoi. À la fin, il a souvent raison Didier, puisqu'en termes de finale ou de compétition gagnée, ça reste quand même un des sélectionneurs les plus prolifiques sur les 10-15 dernières années. Moi aussi, je ne suis pas content du jeu de l'équipe de France. Moi aussi, je m'ennuie à les regarder. Moi aussi, je me pose des questions sur le positionnement de certains joueurs.

Pourquoi il décide de faire rentrer encore une fois Randal Kolo Muani à droite alors que c'est un avant-centre ? Pourquoi il me fait jouer Marcus Thuram à gauche alors que c'est un joueur de pivot dans l'axe ? Pourquoi il décide de toujours titulariser Dembélé alors que tu as Coman sur le banc ou tu as d'autres joueurs qui attendent aussi la chance de pouvoir jouer ? Il a fait un choix fort sur le dernier match, c'est de mettre Griezmann sur le banc alors que depuis 10 ans, ça a été son talisman. Ça a été le joueur sur lequel, dès qu'il choisissait un 11, lui et Kylian Mbappé étaient les deux premiers sur la feuille de match.

On se pose toujours les mêmes questions tous les deux ans et on a toujours les mêmes réponses. Donc, tu peux me reposer la question dans deux ans, parce que si Didier reste l'un des sélectionneurs, on va se reposer encore les mêmes questions dans deux ans et on aura toujours les mêmes réponses. Donc, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi ? La question, je crois qu'il faut vraiment la poser à Didier Deschamps, elle lui a été posée à maintes reprises, il n'a jamais vraiment répondu, il a souvent répondu dans l'ironie.

À l'heure qu'il est, c'est plutôt lui qui a raison, puisque c'est lui qui gagne et c'est lui qui est, à mon sens, le sélectionneur le plus prolifique. Donc, c'est toujours le débat entre les pragmatiques et les romantiques. La vraie question qu'on doit se poser, c'est dans quel camp tu veux être.

Qu'avez-vous pensé de la première titularisation de Bradley Barcola ?

J'ai bien aimé ses 20 premières minutes, je les ai trouvées très incisives, très remuant sur son côté, il arrivait souvent à faire la différence. Le seul souci, c'est que j'ai trouvé qu'il y avait trop de joueurs qui évoluaient dans la même zone, ce qui fait qu'il y avait une concentration de la défense adverse et en fait, ça réduisait l'impact de ses actions. On aurait dû, sur les joueurs de couloir comme ça, que ce soit Dembélé ou Barcola, ou même quand c'est Mbappé, il faut absolument que les autres joueurs de l'équipe de France donnent du lest.

Il faut vraiment qu'on se retrouve dans une zone de 1 contre 1 où toutes ces qualités peuvent être exprimées. Si on rajoute des joueurs dans cette zone-là, on rajoute des gens, donc on réduit les espaces et au final, à quoi ça sert d'avoir des joueurs de percussion si tu rajoutes du monde dans son couloir ? Donc, il y a plein de choses qui ne vont pas bien, je pense que Didier Deschamps en est conscient, je pense que les joueurs le sont également, mais encore une fois, c'est la chance de Didier, ils finissent deuxièmes et ils vont taper la poule probablement la plus faible de ce tournoi.

On va dire que c'est la baraka de Didier, peut-être qu'après ça ne va plus jouer, parce que peut-être que l'Espagne et l'Allemagne vont se projeter derrière. Mais globalement, encore une fois, je suis comme beaucoup de gens, je me pose beaucoup de questions. Mais au final, j'ai eu cette réflexion, je me suis dit : "Manu, arrête de te poser des questions, parce qu'en fait, tu sais à quoi t'attendre avec Didier". Donc, ce n'est pas la peine de vouloir quelque chose qu'il ne va jamais te donner. N'espère pas quelque chose qu'il ne te donnera pas.

Pensez-vous que Barcola a réussi à rebattre les cartes au sein de l'attaque française ?

Le premier joueur qu'il a sorti, c'est Barcola, en se disant : "de toute façon, je t'ai donné une chance, j'ai fait sortir Griezmann", qui était un des patrons. Il a été titularisé parce que la presse, beaucoup de gens, les anciens joueurs demandaient ça, sur les différents plateaux en France : "il faut un turnover, il faut que Barcola ait sa chance", tout ça... Peut-être qu'il a cédé à la tentation, mais il est vite revenu à la réalité, en se disant que le premier qu'il va sortir, ce sera Barcola.

C'est dommage, parce que, quand tu décides de jouer avec des joueurs de percussion, sur les côtés, quel intérêt de jouer sans véritable neuf ? Il n'y a pas de présence dans la surface de réparation. Tu as vu le nombre incalculable de centres qu'il y a eu hier (mardi) ? Personne n'a trouvé preneur. Je veux dire, moi, je suis à la place de Marcus Thuram et Olivier Giroud sur le banc de touche, je me dis : "ça, c'est des ballons, putain, je me serais régalé". Alors pourquoi tu joues avec deux joueurs de percussion en sachant qu'il n'y a personne à la réception ?

Kylian Mbappé n'arrêtait pas de dézoner, et il n'était jamais, quasiment jamais, au poste de numéro 9. Il a passé le plus clair de son temps sur le côté gauche ou à dézoner. Donc, moi, je me pose la question. Je veux bien que tu mettes en place une tactique, je veux bien que tu changes certains joueurs, que tu t'appuies sur leurs qualités intrinsèques, mais à un moment donné, il faut être cohérent. Il y a des choses, effectivement, comme pour reprendre la question, des questions que je me pose, je ne trouve pas la réponse.

Donc, pour répondre à Barcola, très difficile pour lui cette première titularisation, parce que, franchement, les vingt premières minutes, je l'ai trouvé incisif, je l'ai trouvé bon. Il faisait souvent la différence, simplement, c'est que sur tous ces centres, il n'y avait jamais personne.

Quel est votre regard sur le match de Kylian Mbappé, buteur pour son retour ?

Kylian Mbappé, on l'attend pour être décisif pour l'équipe de France. Déjà, contre l'Autriche, il rate son face-à-face. Il aurait pu aggraver le score. Hier (mardi), c'est pareil. Je ne pense pas aux occasions en première mi-temps où il est dans un angle fermé. Mais encore une fois, ça se voit que ça manque d'un vrai attaquant de pointe. Tu le vois, à un moment donné, il lève la tête, peut-être qu'il aurait pu faire des centres en retrait, mais à deux occasions, on se retrouve dans la même situation, il tire dans un angle fermé.

Mais je me rappelle surtout de l'action en deuxième période. Il reçoit un ballon plein axe dans la surface, sur une contre-attaque, et le dernier défenseur qui est devant lui fait un tacle, et je me dis : "mais en fait, tu as largement le temps de la contrôler et d'ajuster le gardien". Il se précipite, il essaie de faire une frappe enroulée, et il se viande complètement, il écrase sa frappe, et il n'écrase pas un petit suisse avec. Donc je me dis qu'il a marqué sur pénalty, mais encore une fois, il a quand même beaucoup d'occasions, il a vendangé.

Donc, pour l'instant, pour moi, Kylian Mbappé ne joue pas son rôle. On attend qu'il soit décisif pour l'équipe de France, qu'il termine les occasions. On se plaint du jeu de l'équipe de France, on sait très bien que Didier Deschamps espère à chaque fois que les individualités fassent la différence, pour l'instant, c'est pas le cas. Que ce soit Griezmann, il est très loin de son niveau, et Kylian Mbappé, c'est pareil.

On ne voit pas forcément l’équipe de France monter en puissance dans cet Euro, cela vous inquiète ?

Je l'ai vécu aussi avec l'équipe de France, à mon époque. Traditionnellement, on a toujours été un petit peu un diesel dans les phases de groupes. Mais, une fois que tu passes ces phases de groupes, les joueurs, et même l'entraîneur, leur cerveau change. Pourquoi ? Parce que là, tu as une élimination directe. Tu sais que si tu ne donnes pas le meilleur de toi-même tactiquement, mentalement, physiquement, techniquement, tu vas passer à travers.

Tu as peu de chances de te qualifier, tu n'as pas de parachute, soit tu restes, soit tu dégages. Tu n'as pas une phase de poules à trois matchs où tu peux être dans la gestion en fonction des matchs, même dans la gestion de ton effectif, mais même dans la gestion du résultat. Donc oui, moi je pense que l'équipe de France a cette faculté, ce pouvoir d'appuyer sur l'interrupteur quand il s'agit des matchs d'élimination directe.

Malgré tout, voyez-vous la France aller loin dans la compétition, du moins remplir cet objectif de demi-finale ?

Le problème, c'est qu'on a fini deuxième, et c'est ça qui m'emmerde vraiment. Parce que même si le prochain match semble largement à la portée de l'équipe de France, je pense que l'Espagne et l'Allemagne ont de bonnes chances de passer les huitièmes. Ça veut dire que les quarts de finale risquent d'être vraiment compliqués. Imagine si tu joues contre l'Espagne, ils vont te faire un récital de prestations collectives. À l'heure actuelle, l'Espagne est l'équipe qui m'a le plus marqué dans son expression collective, mais pas qu'eux.

Je n'ai pas été surpris du tiki-taka, de la possession de balle, de cette faculté à déjouer ou à endormir l'adversaire, mais en plus ils ont rajouté des choses qui manquaient cruellement à leur jeu. Ce sont des joueurs de percussion sur les côtés qui sont phénoménaux. Oui, pour moi, grand danger pour l'équipe de France. Déjà, il y a les huitièmes de finale contre la Belgique, ça s'annonce comme une revanche. Le parcours ne s'annonce pas simple pour l'équipe de France, et ils savent qu'à l'Euro, c'est plus important en termes de niveau qu'à un Mondial.

Ils savent très bien que s'ils continuent à jouer de la même manière, il y a peu de chances qu'ils aillent au bout. À un moment donné, il va falloir qu'il y ait un déclic ici. Je pense que le fait de jouer des matchs avec des éliminations directes peut influer sur beaucoup de joueurs.

Quel serait votre trio d'attaque titulaire idéal pour les huitièmes ?

Moi, je mets Kylian Mbappé sur le côté, à gauche. Je pense que je donnerais quand même une chance à Coman, sur le côté droit, parce que je trouve que Dembélé, je l'adore dans ses déséquilibres, mais il gâche la plupart du temps tout avec le déchet qu'il peut avoir. Hier (mardi), c'est lui qui crée le pénalty. Donc malgré tout, ça reste quand même un joueur très important. Mais je pense que ça serait bien aussi de donner plus de temps de jeu à Coman, qui présente aussi des similitudes dans son jeu, mais qui, pour moi, est meilleur techniquement et en termes de vision.

À l'heure actuelle, pour moi, ça serait Mbappé avec Dembélé, et devant, à la pointe de l'attaque, je tenterais un pari avec Kolo Muani. C'est l'attaque du Paris Saint-Germain, et les gens vont me dire : "c'est le PSG, mais ça n'a pas fonctionné". Mais le PSG n'est pas l'équipe de France. Ce n'est pas le même environnement, pas la même pression. Et d'ailleurs, Kolo Muani le dit, et Kylian Mbappé également, ils se sentent beaucoup plus à l'aise au sein de l'équipe de France que dans le vestiaire du Paris Saint-Germain.

Mais après, encore une fois, tout le monde se focalise sur l'attaque parce qu'ils ne marquent pas. Hier (mardi), dans l'émission de RMC, je disais : "oui, vous avez raison, mais moi c'est plus le milieu qui m'inquiète". On a des attaquants qui, tôt ou tard, feront la différence, marqueront des buts. On se crée déjà pas mal d'occasions, ce qui est le plus dur à faire dans le football. C'est le milieu le problème. Parce que j'ai trouvé, même s'il a fait un bon match encore hier (mardi), N'Golo Kanté a quand même pas mal de déchet dans ce qu'il fait. Et puis à force de courir partout, à un moment donné, il va ressentir un petit peu la fatigue, il a 33 ans le garçon. Donc si on veut aller jusqu'au bout, il faut le mettre dans du coton et dans la glace après chaque match.

Mais c'est ça qui m'inquiète, parce que quand tu sors N'Golo Kanté et Rabiot du match hier (mardi), c'est plus du tout la même équipe de France. Et moi, j'attends beaucoup plus des garçons comme Tchouaméni, des garçons comme Camavinga, des garçons comme Fofana. Hier (mardi), on était dans le fief de Camavinga avec RMC à Fougères, dans son club formateur. Et je disais, moi ce que je n'apprécie pas avec Camavinga, et pourtant je suis fan de lui et du garçon, c'est le fait que les opportunités passent, mais il ne les saisit toujours pas avec l'équipe de France. À un moment donné, il va falloir quand même qu'il s'impose dans ce onze titulaire, qu'il devienne incontournable.

Ce n'est quand même pas normal que Didier Deschamps rappelle N'Golo Kanté après deux ans, le mec joue en Arabie saoudite et que ça soit lui le titulaire. Il fait des merveilles, il n'y a pas de soucis. Mais c'est quand même inquiétant et un désaveu pour les autres autour, alors qu'ils sont là depuis quelques années aussi. Les mecs jouent dans le plus grand club au monde. Donc, à un moment donné, il va falloir quand même qu'ils franchissent un palier. De la même manière que, comme Kroos va partir du Real Madrid, il va falloir que ces garçons-là prennent leurs responsabilités. C'est pareil avec l'équipe de France.

Les opportunités passent, et à un moment donné, le train ne va plus passer. Si tu n'arrives pas à saisir ton opportunité, à montrer tes qualités et à gagner des points dans le mental, dans le cerveau de Didier Deschamps, ça risque d'être compliqué, parce qu'il va y avoir d'autres concurrences derrière qui vont arriver. J'attends plus de ces joueurs-là. Moi, c'est le milieu de terrain qui m'inquiète vraiment. Le milieu de terrain, il est essentiel pour l'expression collective, il est essentiel pour beaucoup de choses, même pour les couloirs, pour tout. C'est quand même surprenant qu'hier (mardi), j'ai vu N'Golo Kanté jouer en numéro 10. C'était même lui qui faisait les appels derrière la défense... Donc oui, c'est le milieu qui m'inquiète le plus.

Vous attendez-vous à la fin d’un cycle dans cette équipe de France, entre le cas Griezmann, la retraite de Giroud et l’attaque qui se cherche encore ?

Bien sûr, comme ça a été le cas pour la défense, avec Lloris, avec Varane, ces joueurs-là. Donc oui, bien sûr, c'est évident qu'il y a une fin de cycle, surtout qu'il y a une concurrence de plus en plus accrue. Les jeunes joueurs qui pointent de plus en plus leur nez. C'est la suite logique. Griezmann sait qu'il n'est pas éternel en équipe de France. Pour moi, il fait partie des plus grands joueurs dans l'histoire de l'équipe de France. Je ne lui en tiens pas rigueur, le fait qu'il soit loin de son niveau, qu'il semble un peu cramé physiquement.

On le sent vraiment exténué, le visage émacié. Je ne suis pas inquiet pour l'avenir de l'équipe de France, tant le potentiel et le réservoir sont importants. Après, il va falloir qu'on crée davantage de joueurs créatifs au milieu de terrain. Des joueurs capables de prendre le jeu à leur compte, de mettre un tempo, d'avoir une personnalité et qui fassent le lien entre l'attaque et la défense.

Donc vous n'avez aucune inquiétude pour le futur ?

Toutes les décennies, il y a eu des fins de cycle. On a tous eu peur après le départ de la génération Zidane. On a vu ce que ça a fait après 2006 avec Knysna et compagnie, ou avec les quarts de finale face au Brésil. Mais derrière, tout était lié aussi avec l'entraîneur qui était Raymond Domenech. Ce n'était pas un bon timing. Il y a eu une période de transition mais ça n'a pas duré longtemps. Didier est arrivé, il a remis les choses en place et il a redéfini un cap et tous les joueurs derrière ont adhéré. Je ne suis pas inquiet parce qu'on a quand même un potentiel, un réservoir impressionnant en France.

L'Allemagne est vue comme la grande favorite de cet Euro, quel est votre avis ?

L'Allemagne, défensivement, ne me rassure pas du tout. C'est une équipe qui est quand même prenable. Pour moi, c'est l'Espagne et le Portugal qui m'ont fait vraiment forte impression. Mais encore une fois, ce n'est pas une garantie. En 2016, le Portugal, trois matchs nuls, c'est l'équipe la plus pénible à regarder et à voir jouer. Et au final, elle est championne d'Europe. Il n'y a pas de garantie. Tu as beau être la meilleure équipe en termes d'expression collective, ce n'est pas une garantie que tu vas gagner le tournoi. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte. Pour moi, la priorité, c'est vraiment le fait de jouer des matchs d'élimination directe. Ça n'a rien à voir avec les phases de poules.