Interview - Pression, stress, difficultés du centre de formation… Dali Sanschagrin, auteure du livre Amour Foot, se confie (exclu MadeIn)

Par Enzo Leanni
8 min de lecture
Jed Hamida et sa mère Dali Sanschagrin

Jed Hamida et sa mère Dali Sanschagrin

Malgré les voyages entre le Canada, la Tunisie et désormais Annecy pour l’Ultimate Keepers Tour, Dali Sanschagrin ne perd jamais sa bonne humeur. Toujours prête à encourager son fils Jed Hamida, gardien de la réserve de l’ES Tunis, elle a tout de même trouvé le temps pour parler avec MadeinFOOT de son livre Amour Foot : Accompagner l’enfant dans sa passion sans perdre la raison. Un ouvrage co-écrit avec Joël Bats à propos du suivi de la formation et des nombreuses interrogations qui en découlent.

MadeinFOOT : Pourquoi avez-vous choisi Joël Bats comme interlocuteur privilégié pour ce livre ?

Dali Sanschagrin : Je pense que tous les parents de joueur ont besoin d’être rassurés. Malheureusement, dans le domaine professionnel, c’est tout l’inverse. On ne peut pratiquement pas s’adresser au personnel du club, même lors de la formation. J’ai donc choisi Joël d’abord et avant tout pour son côté apaisant. C’est un sage qui apporte la réponse à toutes nos questions. Je l’appelle "mon ange gardien". J’ai eu la chance d’être entourée par de nombreux coachs très intéressants qui ont eu en charge mon fils et je les ai donc souvent sollicités.

Est-ce difficile d’être la mère d’un jeune footballeur en devenir ?

Parfois, dans des situations d’urgence, je ne savais plus quoi faire et je voulais changer tous les plans de carrière. Je ne sais pas combien de fois dans ma vie j’ai eu envie d’entrer sur le terrain, le prendre par le bras et lui dire de quitter tel ou tel club. Évidemment je ne l’ai jamais fait mais j’ai vu certains parents faire des conneries et nuire à l’avenir de leurs enfants.

Tu es obligé de te maintenir, de tout garder intérieurement mais c’est très difficile psychologiquement. Je pense que si je n’avais pas rencontré Joël Bats, je serai devenue folle. J’étais arrivée à un moment où j’avais absolument besoin de réponse. Son calme m’a aidée dans un milieu qui ne laisse pas sa place au temps et à la patience. Il y a de nombreuses sollicitations, on vous met la pression pour que l’enfant signe le plus tôt possible et on pense qu’il faut qu’à 16 ans il soit déjà professionnel. Grâce à Joël, j’ai compris qu’il y avait différents chemins pour y arriver mais qu’il y avait aussi d’autres destinations que la Ligue 1 et que le niveau n’était pas une fin en soi.

Le livre est un recueil de toutes les questions posées à Joël Bats de votre part mais pensez-vous que la majorité des parents s’interrogent de la même façon ?

Je ne le pense pas, je l’affirme ! Depuis qu’on a publié le livre, je reçois un nombre incalculable de messages ou je rencontre de nombreux parents qui se posent les mêmes questions. Les parents sont démunis, ils ne sont pas armés. Ils se font démarcher par des agents peu éthiques. La différence s’établit entre ceux qui ont intégré le monde du football avant ou pendant la formation de leur enfant et ceux qui viennent de l’extérieur et sont très vite dépassés.

Dans votre ouvrage vous regrettez le manque de temps qui est accordé aux joueurs. Pourquoi est-ce si important ?

Il faut arrêter cette folie et laisser le temps au temps. Quand j’ai commencé à suivre la carrière de Jed, j’étais comme tout le monde en voulant que ça aille le plus vite possible. Tous les intervenants que j’ai rencontré, parmi lesquels Joël Bats, Gérard Bonneau, Florian Maurice, Fabien Barthez ou encore Hugo Lloris, répétaient : "Prenez votre temps". Le message principal est de mettre en garde contre la spécialisation précoce, tout se rencontre en réalité. Je pense qu’il faut croire et écouter ces experts en laissant la vie faire son chemin.

Quel est le souvenir qui vous revient lorsqu’on parle de précocité exagérée ?

A ses 9 ans, il était sur des terrains au Portugal pour le Mundialito afin d’affronter le FC Barcelone. J’ai d’ailleurs vu la différence avec les jeunes du Barça car ils ressemblaient plus à des robots qu’à des joueurs de football. Cependant, dès que les éducateurs et parents se retournaient et que je sortais des chocolats, ils devenaient fous et se transformaient de nouveau en enfants de 9 ans. Ils étaient formatés et brimés dans une recherche de professionnalisme rapide. C’est trop tôt pour tenter de faire entrer un jeune dans un moule. Gérard Bonneau me disait qu’il faut faire rester le joueur le plus longtemps dans le même club durant sa formation et je pense que le Covid va permettre d’aller dans ce sens.

Dans le même temps, vous ouvrez le journal ou regardez la télévision et le nom de Kylian Mbappé apparait de tous les côtés. Comment expliquer à son enfant que la norme n’est pas d’être champion du monde à 19 ans ?

Il faut faire comprendre que cela reste une exception. J’ai été moi-même journaliste en ayant fait le tour du monde et en réalisant tous mes rêves à 28 ans, je peux donc lui expliquer que, malgré cela, on n’a jamais terminé de faire le tour et d’explorer de nouvelles choses. C’est difficile de garder la même adrénaline quand tu as tant si vite mais c’est évidemment essentiel. Il est important de conserver la fraîcheur du début.

Pour revenir à l’exemple de certains parents qui disjonctent au bord du terrain. On a, dernièrement, vu le père de Noah Françoise (18 ans) agresser le directeur du centre de formation du Stade Rennais. Comment expliquez-vous cette violence ?

Je me suis aussi posée la question et je pense que la période post-Covid est propice à ces débordements. On les remarque dans les stades, sur la route et dans la vie de tous les jours. Il y a sûrement un trop-plein après avoir été très intériorisé mais cela n’excuse pas l’explosion.

Vous l’avez dit plus tôt, il est difficile de garder ses nerfs dans un milieu aussi éprouvant.

Avant, je voulais m’occuper du côté psychologique des jeunes footballeurs. J’aurai pu inventer le métier "maman rassurante pour les jeunes joueurs" (rires). Je tiens encore à l’idée de faire une agence qui s’appellerait Next level et qui s’occuperait des joueurs rejetés par les centres de formation des clubs. C’est extrêmement violent de donner cinq ans de ta vie d’enfant et de savoir que tu vas quitter la structure dans laquelle tu ne rêvais plus que de passer professionnel en lisant le tableau affiché un matin. Certains ne peuvent dire au revoir à personne et partent dans l’anonymat le plus complet. Plus tard, c’est encore plus compliqué avec la question des études. Il y a une véritable violence dans ces décisions et cela doit cesser.

Un deuxième livre est-il envisageable en parallèle de la carrière de votre fils ?

C’est une bonne idée, j’en rêve. Je vais essayer de convaincre Joël de réitérer l’expérience même si c’était extrêmement prenant en termes de temps et d’énergie. Sinon, pourquoi ne pas aller voir d’autres personnes pouvant être intéressées par le projet ?